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Quand as-tu commencé à dessiner et à peindre ? Très jeune, pensais-tu déjà que deviendrais artiste, ou souhaitais-tu faire et/ou devenir autre chose ?
Je devais avoir 8 ans quand il m'est venu à l'esprit que j'étais plus intéressé que la plupart des autres enfants par la création artistique, mais à l'époque ce que je voulais vraiment c'était jouer de la batterie. Cependant, ce n'est qu'à 13 ans que j'en ai eu une à moi donc, comme je m'y suis mis tardivement, je me suis exercé comme un malade. Environ deux ans plus tard, j'ai eu plusieurs fractures en faisant du skateboard et je n'ai plus été capable de jouer pendant un bon moment ; c'est alors que je me suis recentré sur l'idée de l'Art comme moyen de divertir les gens, et j'ai alors passé un temps infini à dessiner. Mes parents, à leur crédit, nous ont inculqué une éthique de travail assez stricte, et lorsque nous étions enfants nous avions toujours des activités périscolaires et des jobs d'été, donc j'ai très vite compris que j'avais besoin de gagner de l'argent pour pouvoir m'en sortir. Vers 17 ans, j'ai commencé à me faire un peu de fric avec mes illustrations, et à vendre certaines de mes œuvres dans des expos et les galeries du coin ; c'était parti. Je suis parti de chez moi à mes 19 ans, et j'ai tout de suite commencé à bosser.

Quand tu es arrivé à Los Angeles, tu as montré tes œuvres à des directeurs artistiques : quelles ont été leurs réactions, et qu'en a-t-il résulté ?
Et bien, j'étais un ado aux cheveux longs et à l'allure bizarre qui venait des bois de Santa Cruz, en Californie ; la plupart du temps, je portais des surplus de l'armée, et avec ma pochette pleine de documents en vrac, ça ne ressemblait vraiment en rien à une présentation dans les règles. Donc comme tu peux l'imaginer, mes entretiens étaient quelque peu mitigés. Ceux qui recherchaient le porte-documents qui claque, dans le style de ceux qui sortent tout droit d'une école d'Art, me disaient en général de revenir lorsque je serais "prêt". Mais beaucoup d'autres étaient capables de voir que j'étais déterminé et m'encourageaient, en appréciant le fait que je n'avais pas suivi un cursus traditionnel. J'ai fait bon nombre d'erreurs, mais j'étais super motivé, et j'ai commencé à avoir du boulot de façon régulière. Mais c'était un mix de différentes choses, et j'ai fait toutes sortes de travail en tant qu'artiste avant de plus me faire ma place comme illustrateur.

Tu as aussi travaillé pour le cinéma ; comment cela s'est-il passé, et de quels films gardes-tu les meilleurs souvenirs ? Est-ce que tu as toujours un pied dans ce milieu, sinon aimerais-tu t'y impliquer à nouveau ?
Je ne sais pas vraiment. C'est là encore mitigé, étant donné les différentes façons en tant qu'artiste de travailler pour cette industrie. J'ai débuté comme sculpteur pour une boîte d'effets spéciaux, mais le boss a trouvé que je dessinais bien et il m'a lancé dans le design de créatures. A cette époque, j'ai fait un paquet de propositions pour L'Echelle de Jacob, ce qui a été en quelque sorte un tournant dans ma vie car j'ai compris à quel point c'était bien plus fun de dessiner directement à partir de mon imaginaire, autour d'une histoire, que de faire des illustrations pour que des agences de pub vendant des produits, ce que avant cela j'avais fait pendant de nombreuses années. Et oui, je suis toujours très impliqué dans ce genre de boulots, principalement dans le domaine des effets 3D pour des films, de l'animation ou de l'interactif. J'aime vraiment cela, parce que cela me permet de participer à différents stades du processus créatif, en partant de la pré-production avec le design et les storyboards, puis tout au long de la production en faisant du développement visuel et de la sculpture, jusqu'à la phase finale en réalisant des interfaces graphiques en ce qui concerne les projets interactifs. Mais je travaille surtout pour subvenir aux besoins de ma famille et permettre mes projets personnels, donc je n'ai pas trop gardé de traces des productions auxquelles j'ai participé.

Tu as travaillé avec Adam Jones dans ce contexte. Comment vous êtes-vous rencontrés, et quand a-t-il commencé à te parler de son groupe ?
Adam et moi, nous nous sommes connus alors que je travaillais dans cette boîte d'effets spéciaux dont j'ai parlé. Il y travaillait déjà quand je suis arrivé. Nous avions de nombreuses influences en commun, des préférences esthétiques similaires, et donc nous nous sommes rapprochés, nous avons trainé de plus en plus ensemble. C'était environ 3 ou 4 ans avant que Tool ne commence, et Adam et moi avons même joué alors ensemble très peu de temps dans un groupe. C'était marrant, mais je ne souhaitais pas m'engager là-dedans, et Adam est lui aussi passé à autre chose. Ce n'est que peu de temps après qu'Adam a évoqué le fait que Tool s'était formé, et il m'a demandé de dessiner le très freudien et à présent quelque peu iconique "wrench" ; c'était vers 1991. Je pense que c'est ce qui a mis les choses en mouvement, parce qu'après ça j'ai participé pendant une décennie à presque tout ce qui a suivi.

Tu as en effet créé la plupart des visuels de Tool, en partant de la première démo jusqu'à Salival. Comment cela se passait-il : est-ce qu'Adam avait des demandes spécifiques, proposais-tu tes propres idées ?
Beaucoup des deux. Adam avait une tonne d'idées, et il avait des gros cahiers remplis de croquis. Mais ça lui arrivait aussi de regarder de vieilles ébauches à moi et de s'exclamer "Hey, développons ça." ; cela lui est même déjà arrivé de voir ce sur quoi j'étais en train de travailler dans mon studio, et de me dire de me dépêcher de le terminer pour l'utiliser. Il y a eu alors pleins de soirées tardives passées à imaginer pleins de choses, dans des cafés-restaurants ou ailleurs. Après avoir ainsi longuement discuté, je repartais pour exprimer aussitôt cela à travers de nombreux dessins. Il s’agissait généralement de piocher parmi différents essais, et de décider du design final, que ce soit de la peinture ou autre chose.

Peux-tu nous en dire plus sur l'origine, sur l’idée de base derrière certaines œuvres emblématiques pour les fans de Tool :

- le "wrench"

C’est Adam qui en a eu l’idée. C'est le premier dessin que j'ai fait pour le groupe, et j’ai utilisé pour ce faire un stylo et de l’encre afin de pouvoir le photocopier pour les flyers qu'ils distribuaient à leur tout début. Cela m’a ensuite amené à m’occuper d’un assez grand nombre de t-shirts que j'ai aussi conçus pour eux.

- le prêtre d'Opiate

Il est basé sur un dessin que j'avais fait quelques années auparavant d'un vieil homme à l’air mauvais, et avec de grands yeux dont les iris étaient tordus comme des amibes. Adam aimait ça, mais il lui a ajouté six bras en position de prière et l'a accoutré en prêtre catholique. Cela a vraiment été difficile à faire. J’ai dû bosser sur les parties sculptées 24 heures d’affilée, sans compter la mise en place de tout les autres éléments constituant les visuels de l’album afin qu’ils soient prêts à temps pour l'impression ; Adam devait quant à lui tout gérer en plus de l’enregistrement de l’album, et a même composé la magnifique boîte à souvenirs qui est visible à l'intérieur du livret. Un ami à moi l’a photographiée, et il fallait que ce soit terminé dans la nuit. Adam et moi, nous étions tous les deux complètement à bout ; je ne sais pas comment nous sommes arrivés à tout terminer.

- la "Smokebox"

La "SmokeBox" était quelque chose que j'avais déjà fait, et Adam l'a vu et a imaginé que cela rendrait bien projeté sur grand écran à leurs concerts. Je pense que c'est la première fois qu'ils ont fait ce genre de choses. J'ai été surpris par ce que cela dégageait, ainsi projeté. Après ça, Adam a eu l'idée d'utiliser un boîtier lenticulaire pour l'animer sur la pochette d'Ænima.

- "Gnats"

"Gnats" a été la première peinture numérique que j'ai faite avec une approche organique ; en gros, j’ai simplement utilisé des pinceaux dans Photoshop pour obtenir l’ensemble de l’image, un trait à la fois. Je l'avais terminée aux deux-tiers quand Adam est venu dans mon studio et m'a demandé si je pouvais la terminer en deux jours avant que l'impression du livret d'Ænima ne soit lancée.

- "Ocular Orifice"

En plus de "Gnats", Adam souhaitait placer autre chose à l'arrière du boîtier CD, et il aimait la façon dont j’avais traité l’œil du démon de "Gnats", avec deux iris. Il m'a alors demandé si je pouvais faire un grand format de cette partie précise, et j’ai donc dû y parvenir très rapidement. Comme j’avais manqué de temps pour l’album, je l'ai retravaillé quelques années plus tard, le désignant alors sous ce nom.

- le personnage de Salival

Adam avait l'idée d'un personnage dont les bras entouraient le boîtier du DVD, et il en avait fait un schéma. Lui, Chet et moi-même, nous nous sommes rassemblés et nous en avons discuté. Adam souhaitait que des lignes partent des mains et du dos, Chet a alors suggéré une couleur particulière pour ça, et j’ai fait une esquisse de ce que cela donnerait ; c’était vraiment de la collaboration. Je suis rentré et je l'ai peint, puis je l'ai apporté à Chet qui avait fait de son côté une représentation sous Lightwave de l’arrière du personnage, et nous avons alors mappé en utilisant ma peinture comme texture. J’ai fait un alpha, qui est en quelque sorte un stencil numérique, pour faire ressortir les contours du personnage, et le rendu final se trouve sur Salival.

Tu as également beaucoup participé à la plupart des vidéos de Tool ; peux-tu nous en parler ?
Ouais, j’ai fait un paquet de dessins conceptuels et de développements visuels, créé des personnages destinés à être sculptés pour pouvoir les animer image-par-image, ou encore des décors et des effets de transition, en particulier pour la vidéo de "Schism". A deux reprises, je suis également resté pendant de très longues heures sur le lieu du tournage pour peindre entièrement les corps de ceux qui jouaient dans les vidéos live. Cela se basait là aussi sur des motifs que j’avais conçus juste avant d’entrer en production.

Que penses-tu des autres artistes qui ont collaboré avec Tool ? (Chet Zar, Spiral Eyes, Osseus Labyrint, Alex Grey…)
Ils sont tous supers, bien sûr. Chet est un formidable artiste qui réussit tout ce qu’il fait quel que soit le support. Je ne connais par contre pas tellement d’œuvres de Spiral Eyes, mais ce que j'ai vu était toujours inspiré. Osseus Labyrint sont quant à eux parmi les artistes les plus impliqués qu’il m’ait été donné de rencontrer, et ils possèdent tous deux des capacités et une créativité qui sont au-delà des mots. Pendant le tournage de la vidéo de "Schism", j'ai passé plus de 20 heures d'affilée à peindre leurs corps, alors qu’ils se tenaient nus sur un sol froid en ciment, et ils ne se sont jamais plaints. Une fois terminé, ils se sont juste immédiatement mis en place pour jouer leur rôle de façon magnifique. Enfin, l’incroyable Alex Grey n’a certainement pas besoin de m’entendre m’extasier devant son talent incroyable. Non que n’importe lequel d’entre eux ait d’ailleurs besoin d’entendre ça venant de ma part, mais j'ai un immense respect pour chacun de ces artistes talentueux.

Si cela ne te dérange pas, peux-tu nous dire ce qu'il s'est passé pour que cette entente artistique cesse ?
Je comprends que tu me poses cette question, et je suis sûr que tu ne penses pas à mal, mais je ne pense pas que cela soit suffisamment intéressant pour s’étendre sur le sujet. Je dirais juste que j’ai fait du mieux que j’ai pu tout au long des 10 années pendant lesquelles nous avons œuvré ensemble, et que j'aime Adam comme un frère. Travailler avec lui a toujours été sacrément stimulant, et j'ai apprécié cette période. Mais ils sont dorénavant entre de bonnes mains avec la liste d’artistes super doués que tu as mentionnée, donc je suppose qu’ils n’ont pas besoin de moi en particulier, et de toute façon j’ai de mon côté déjà plus de projets que je ne suis capable de faire face.

Tu fais comme Chet Zar de l’infographie, à laquelle il t’est arrivé d’ajouter des sons avec l’aide de Lustmord : est-ce important pour toi d’apporter des dimensions supplémentaires à ton art ? Y a-t-il des choses que tu souhaiterais approfondir dans ce sens ?
En fait, je ne dirais pas vraiment que je fais de l’infographie, mais plutôt que je travaille en utilisant plusieurs outils numériques, tout en faisant beaucoup d'élaborations pour cette communauté comme je l’ai dit auparavant. J’ai conçu un petit clip d’animation pour l’album Carbon Core de Lustmord, lequel contient des atmosphères sonores délicieusement inquiétantes dont il a le secret et qu’il avait composées pour Happy Pencil. C’est certainement ce à quoi tu fais référence. Mais là encore je cherche avant tout à divertir le spectateur d’une certaine façon, et je ne veux pas restreindre ma façon de faire cela. Et oui, j’aimerais toujours faire davantage et de bien des façons.

Tu as certainement été contacté par de nombreux groupes de musique qui t’ont demande si tu accepterais de travailler pour eux ? Serais-tu intéressé par la création d'autres visuels et de vidéos ? As-tu déjà d'autres projets, ou certains que tu aimerais voir se concrétiser ?
Ouais, bien sûr, mais comme je l'ai dit mon emploi du temps est déjà bien chargé. J'ai tellement de choses sur les rails, et d’autres qui attendent leur tour, que j’ai dû devenir plus avare de mon temps. J’ai toujours la volonté d’aider, et ça ne me plait vraiment pas de devoir refuser. Mais cela me permet à présent de dire plus souvent oui à mes projets personnels. Mais j'adore la musique, et il y a certains groupes pour lesquels je n'hésiterais pas une seconde, comme par exemple Mats/Morgan Band, Porcupine Tree ou Karnivool.

A nouveau comme Chet Zar, je trouve que tu mériterais à être bien davantage reconnu. Tu as dit pour ta part dans une interview que tu étais "déficient promotionnel". Y aurait-il une part de toi qui ne souhaite pas être trop exposée ?
Je te remercie. J’apprécie l’allusion au fait que je devrais être davantage reconnu, mais j’admets volontiers que je souffre, je dirais, d’une opinion "diminuée" de moi-même. Cela me cause de petits soucis au sujet de ma promotion, car je sais à quel point c’est important de faire connaître son œuvre. C'est pour cette raison que j'ai commencé Happy Pencil en premier lieu. C'était une façon d’aborder mon œuvre à la troisième personne, afin de ne pas avoir le sentiment de donner dans une attitude du genre "Hey, tout le monde, regardez ce que je fais !" Cela fait parfaitement sens dans ma tête, mais c’est une façon aberrante de voir les choses du point de vue de la promotion, parce que c’est une coupure nette entre l'artiste et son œuvre. Sans doute que j’espère que les gens seront suffisamment satisfaits pour chercher d'eux-mêmes à en savoir plus sur moi, mais je me rends compte que cette attente est illusoire. J'ai tenté dernièrement de reconsidérer ma façon de penser, et je suis arrivé à la conclusion suivante : j'adore la musique live, et je suis toujours reconnaissant envers les musiciens qui ont le cran de sortir et de partager leur création en personne. D’accord, la création artistique peut être une entreprise bien plus solitaire, mais j’ai été inspiré par les musiciens que j'admire, et qui s’impliquent personnellement pour exposer la leur.